Saillans ville de 1300 habitants dans la drome, est la première commune Française élue en tant que liste citoyenne et participative aux municipales de 2014. Leur projet : laisser aux citoyens et administrés la possibilité de décider de leur destin local. A l’heure ou de nombreux citoyens rêvent d’une autre démocratie, l’exemple de Saillans avec ses réussites et ses échecs nous en dit long sur la difficulté de la tâche. Cette expérience nous permet aussi de mieux cerner les contours du problème et la route à suivre pour progresser vers de nouvelles pratiques démocratiques. 

Nous avons recueillis les propos d’Annie Morin, Fernand Karagiannis et de Tristan Rechid qui retracent pour nous l’aventure de Saillans.

Rencontre à la Mairie avec Annie Morin, première adjointe et Fernand Karagiannis, élu référent

Genèse du mouvement

Le mouvement a émergé suite à la mobilisation importante des habitants contre le projet de création d’une grande surface commerciale en périphérie du village. Quelques habitants ont décidé de présenter une liste participative face au Maire sortant aux élections municipales de 2014

Notre idée était de sortir des logiques d’opposition et de majorité. Constituer une liste inclusive de toutes les contradictions et les travailler, c’est pour nous la vraie démocratie. Le jeux de partis et les postures idéologiques n’ont aujourd’hui plus de sens. Il nous fallait alors poser un cadre référent pour éviter de construire tout et n’importe quoi.

Le corolaire à notre action : la logique “d’inversion du pouvoir” : les habitants décident, les élus exécutent.

La campagne

Pendant la campagne, nous tenions des réunions publiques pour élaborer le programme, animées selon les méthodes de l’éducation populaire. Beaucoup de jeunes, récemment arrivés sur la commune, se sont mobilisés, par exemple, cette femme DRH fraichement arrive de Paris. Il y a deux espaces de coworking sur la commune.

La mobilisation était plus difficile pour les anciens et notamment les 50-60 ans qui se sont peu impliqué dans le projet.

La pratique horizontale du pouvoir

Après les élections, nous avons organisé des journées portes ouvertes à la mairie pour former des commissions thématiques ouvertes à tous (au nombre de 7) dont découlent des “groupes actions projets” – GAP, sur des projets concrets (exemple “la petite entraide”, réseau de solidarité municipal, maison médicale).

Nous avons eu la volonté d’utiliser les compétences des habitants (3 employés de mairie seulement). Notre point de vigilance : donner le niveau d’information et de compétences pour qu’il ait un avis éclairé. Former les habitants et les élus ensemble.

Aucun élu (appelé des “élus référents”, seulement 1 adjoint) ne porte un sujet seul, fonctionnement en binôme, ils écoutent / ils animent et ils font remonter les travaux de la commission des habitants.

Le Maire a surtout un rôle de porte-parole, mais il est encore sollicité en direct pour de nombreux rendez-vous institutionnels. La voix du Maire, dont l’existence est obligatoire par la loi, n’est pas prépondérante. Annie Morin nous a relaté les difficultés pour cette nouvelle gouvernance à naviguer dans le système institutionnel classique : par exemple, les partenaires publics et privés exigent souvent de voir le Maire en personne.

Le Maire a réduit ses indemnités pour que tous les conseillers municipaux puissent toucher une indemnité de 150€. Les rétributions ont été repensées dans un souci d’équité pour permettre à tous les élus de se voir dédommagés pour le temps qu’ils consacrent à la commune.

Tous les compte-rendus sont publics et diffusés sur le site Internet de la ville, dans une volonté de transparence absolue relayés en parties sur les panneaux d’affichage dans la ville ainsi qu’à travers des flashinfo envoyés par mail chaque semaine.

Une fois par mois, il y a un comité de pilotage en informel qui permet d’aborder les décisions de façon plus transparente

Pour éviter les propositions farfelues, une charte de fonctionnement a été mise en place (voir site Internet) et “beaucoup de critères” – les projets sont analysés selon leur viabilité et leur faisabilité. Le principe de la charte permet également de réguler les décisions au quotidien qui sont à priori déléguées aux binômes.

Les élus conservent un pouvoir de blocage, exemple du projet de parking qui ne s’est pas fait en l’attente de plus d’infos sur la restructuration du bâtiment de La Poste, afin d’appréhender le projet de manière plus globale. Cela pose la question de l’accès à l’information des GAP lorsqu’ils établissent leurs propositions.

Parfois d’autres méthodes de participation sont activées : exemple du PLU, 12 habitants tirés au sort et formés aux règles d’urbanisme par un cabinet spécialisé. Ils sont en surnombre par rapport aux élus (4) dans le Comité citoyen qui va prendre les décisions relatives au PLU. Ce mode de fonctionnement spécifique a été mis en place car il s’agit d’un projet stratégique pour les 15 ans à venir, et également pour prendre en compte les différentes évolutions réglementaires (loi Grenelle, loi Alur…).

Un mode de fonctionnement qui coûte cher : Saillans a sollicité et obtenu beaucoup de subventions pour le faire (Fondation de France, Commission nationale du débat public, Caisse des dépôts, etc.) et a embauché un chargé de mission participative dont le contrat expire fin 2018

Dans les différents projets, deux axes entrent en ligne de compte : la fiabilité du projet et les finances (s’il est subventionné essentiellement). L’idée est de constituer une équipe sur la suite avec une vraie feuille de route orientée principalement sur les GAP.

Il n’y pas en l’état la possibilité de faire un budget participatif, mais il y a la volonté de dégager une ligne budgétaire pour les initiatives individuelles.

Qu’est-ce qu’ils feraient différemment aujourd’hui ?

Annie Morin reconnaît aussi qu’aboutir à la concrétisation de ce projet a été énergivore pour les habitants et les élus. Les premiers mois ont fait l’objet d’une multitude de réunions sur des thématiques diverses et le manque d’adaptation des méthodes utilisées a été parfois contre-productif. Pour Tristan Rechid, les habitants ont tellement donné d’eux-mêmes au cours de multiples ateliers que la simple vue d’un post-it leur donne des boutons !

Saillans dans 15 ans ?

Un village à taille humaine avec un coeur vivant, des commerces de proximité. On a créé une semaine de l’économie qui regroupe tous les acteurs sur une semaine sur cette question.

Rencontre avec Tristan Rechid, “Co-initiateur de l’aventure démocratique de Saillans” 

Tristan Rechid  est l’ancien directeur de centre social, il travaille depuis 20 ans sur l’intelligence collective.
Il est un habitant de Saillans qui a co-initié la démarche et a animé nombre de ses réunions publiques que nous avons également eu la chance de rencontrer. Spécialiste de l’animation des démarches d’intelligence collective, il considère que la force du projet de Saillans est d’avoir permis de dépasser les postures individuelles.Il s’inspire des travaux en sociocratie, holacratie.

Il a eu un rôle d’animateur dans la démarche de Saillans : on ne peut pas être animateur et décisionnaire à la fois, une des bases de la sociocratie, celui qui a la maîtrise de la parole ne peut pas avoir la décision finale. Du coup difficile d’animer des cercles où on a trop d’affects (exemple du prof qui animait la commission Education et qui a souhaité changer) – mais difficile aussi d’animer des cercles auquel on ne connait rien.

Comment on a fait à Saillans ?

A Saillans, on n’est parti d’aucun schéma mais d’un “metaplan”. On a posé un cadre avec les valeurs humanistes et la protection de la terre comme boussole. L’idée de base : le politique c’est l’habitant. Mais Saillans n’est pas en gouvernance partagée, elle procède d’un fonctionnement en collégialité. Le chef n’est pas un chef.

Ainsi, on procède par étape : 

1 – phase d’émergence, dans cette phase personne n’a raison. Nécessaire pour aller vers la vérité des gens (méthode des 6 chapeaux).

2- prise de décision

3- expérimentation

4- analyse

5-réajustements

Cette logique permet de sortir des postures : on lâche les prévisions à dix ans et on fait des allers-retours constants, on enchaîne des pas qu’on est en capacité de faire.

Résultats

  • 350 réunions publiques en 3 ans !  “On a tué tout le monde”. L’utilisation de techniques d’intelligence collective trop limitées (post-it) et de manière trop répétitive a créé une forme d’agacement de la part des habitants.
  • 250 personnes mobilisées, soit 30% de la pop. en âge de participer

Que faire pour aller plus loin ?

Selon Tristan Rechid, il conviendrait de passer par un mode de gestion par consentement, la plus démocratique selon lui.

Gestion par consentement

Une gestion par consentement fonctionne comme suit : après la phase d’émergence des idées et des propositions, un binôme fait la synthèse “à leur sauce”, une version martyre destinée à n’être qu’une base de travail.

On opère alors un premier tour de table de clarification.

Lors du deuxième tour de table, chacun exprime des préférences à tour de rôle (sans rentrer dans un débat collectif). Le binôme ajuste ensuite sa proposition.

Au troisième tour, on recueille les objections. Ceux qui identifient des dangers (pour eux, pour le collectif…) soulèvent une objection. Il ne s’agit pas de l’appréciation de l’idée générale, mais d’exposer les raisons d’un vrai danger repéré. Le groupe doit ensuite réfléchir à une façon de lever cette objection pour pouvoir continuer. Le travail s’arrête lorsque toutes les objections sont levées. Il faut gérer les ego, demander “c’est quoi le danger” ? et mettre en avant la logique de l’expérimentation constante.

La gestion par consentement peut aboutir à des propositions ‘bluffantes’ qui auront la force d’être totalement légitimées par le groupe. Mais aussi parfois a minima (plus petit dénominateur commun)

Selon T. Rechid, l’horizontalité est une illusion. Il faut lui préférer plein de petites verticalités, plein de petits leaderships

Il y aussi la nécessité de fonctionner par cercles : les cercles doivent être autonomes et on dépasse les conflits potentiels et les zones de frottement avec un cercle central composé de membres des cercles eux-mêmes : besoin de transversalité.

Des lectures pour approfondir ces sujets ?

Rien de plus abouti que F. Laloux aujourd’hui. Il prépare un ouvrage sur la démocratie. Regarder Murray Bookchin sur le municipalisme libertaire.

 

 

Pierre Lalu

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